L’Assurance Maladie met à disposition, sur son portail de données ouvertes, l’intégralité de la sinistralité professionnelle française de 2005 à 2024, détaillée par secteur d’activité et jusqu’au code NAF à cinq caractères. Soit 60 480 enregistrements couvrant les accidents du travail, les accidents de trajet et les maladies professionnelles de 20,8 millions de salariés du régime général.
Nous avons analysé l’ensemble. Le résultat dessine une bascule que la plupart des entreprises n’ont pas encore intégrée dans leur politique de prévention.
En résumé
- L’indice de fréquence des accidents du travail est passé de 38,3 à 26,4 pour 1 000 salariés entre 2005 et 2024, soit une baisse de 31 %.
- Sur la même période, le nombre de maladies professionnelles reconnues est passé de 41 182 à 50 598, avec une accélération marquée depuis 2020.
- En 2024, les maladies professionnelles progressent de 6,7 % en un an, alors que les accidents du travail reculent de 1,1 %.
- Près de 90 % des maladies professionnelles reconnues sont des troubles musculo-squelettiques ; les affections psychiques reconnues progressent de 9 % sur la seule année 2024.
- Les secteurs où les maladies professionnelles augmentent le plus vite sont ceux où l’on ne se blesse presque jamais : finance et assurance (+72 % depuis 2019), enseignement (+42 %), activités scientifiques et techniques (+36 %), information et communication (+35 %).
1. La prévention de l’accident a fonctionné
Commençons par la bonne nouvelle, parce qu’il y en a une, et qu’elle est massive.
En 2005, la France comptait 38,3 accidents du travail pour 1 000 salariés. En 2024, elle en compte 26,4. Trente et un pour cent de moins, sur une population salariée qui a pourtant augmenté de 14 % dans l’intervalle.
Cette baisse n’est pas un artefact statistique. Elle est continue, elle traverse les cycles économiques, et elle se vérifie dans tous les secteurs sans exception. Les transports et l’entreposage passent d’un indice de fréquence de 59,5 en 2019 à 46,7 en 2024. La construction, de 53,4 à 41,2. La santé et l’action sociale, de 51,9 à 42,5.
Quarante ans d’équipements de protection, de signalisation, de formation à la sécurité, de mécanisation des tâches les plus dangereuses et de responsabilisation juridique de l’employeur ont produit exactement ce qu’on en attendait. C’est un résultat de santé publique dont on parle trop peu.
2. Mais un autre risque a pris sa place

Sur la même période, la courbe des maladies professionnelles raconte l’inverse.
| Année | Maladies professionnelles reconnues |
|---|---|
| 2005 | 41 182 |
| 2011 | 54 448 |
| 2019 | 49 505 |
| 2020 | 40 219 |
| 2023 | 47 434 |
| 2024 | 50 598 |
L’année 2020 doit être lue pour ce qu’elle est : un trou d’air lié aux confinements, pendant lesquels l’activité, l’exposition et les déclarations se sont effondrées ensemble. Ce n’est pas une amélioration, c’est une interruption. Toute comparaison sérieuse prend donc 2019 comme point de repère.
Depuis ce point de repère, la reprise est nette. Et les deux dernières années marquent une accélération : +7,3 % de maladies professionnelles en 2023, puis +6,7 % en 2024. Deux hausses annuelles consécutives de cette ampleur, hors rebond post-confinement, ne s’étaient pas produites depuis 2011.
Le total des sinistres, lui, reste presque stable, autour de 695 000 par an. C’est ce qui rend la bascule difficile à voir : le volume ne bouge pas, mais sa nature a changé. On remplace des accidents par des pathologies chroniques ; des événements brutaux et visibles par des usures lentes et silencieuses.
3. De quoi sont faites ces maladies professionnelles
Le jeu de données ouvert ne détaille pas la nature des pathologies. Le rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie, publié en novembre 2025, la précise :
- Les troubles musculo-squelettiques représentent près de 90 % des maladies professionnelles reconnues, en hausse de 6,6 % sur l’année. Tendinites de l’épaule, syndromes du canal carpien, lombalgies : ce sont les affections du geste répété, de la posture contrainte et de la charge.
- Les affections psychiques reconnues hors tableaux progressent de 9 %, la plus forte croissance des trois grands blocs. Elles restent peu nombreuses en valeur absolue, parce que leur reconnaissance suppose une procédure lourde ; leur dynamique, elle, est sans ambiguïté.
- Les pathologies liées à l’amiante augmentent de 8,5 %, effet de latence d’expositions parfois vieilles de trente ans.
Autrement dit : la quasi-totalité de la croissance de la sinistralité française relève aujourd’hui de deux familles de risques, les TMS et les risques psychosociaux.
4. Le résultat le plus contre-intuitif : la bascule vers le tertiaire
C’est ici que les données deviennent réellement instructives. Voici l’évolution du nombre de maladies professionnelles reconnues entre 2019 et 2024, par grand secteur d’activité.

| Secteur | 2019 | 2024 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Activités financières et d’assurance | 181 | 311 | +72 % |
| Enseignement | 223 | 317 | +42 % |
| Activités scientifiques et techniques | 619 | 841 | +36 % |
| Information et communication | 156 | 211 | +35 % |
| Arts, spectacles et loisirs | 180 | 220 | +22 % |
| Administration publique | 692 | 839 | +21 % |
| Transports et entreposage | 2 327 | 2 679 | +15 % |
| Santé humaine et action sociale | 5 756 | 6 260 | +9 % |
| Commerce et réparation automobile | 7 680 | 8 196 | +7 % |
| Construction | 7 045 | 7 022 | −0,3 % |
| Industrie manufacturière | 13 057 | 12 070 | −8 % |
| Eau, assainissement, déchets | 506 | 446 | −12 % |
Les maladies professionnelles reculent dans l’industrie et dans le traitement des déchets ; elles explosent dans la banque, l’enseignement, le conseil et l’informatique.
Mettons ce constat en regard d’un second chiffre. En 2024, l’indice de fréquence des accidents du travail est de 3,7 pour 1 000 salariés dans la finance et l’assurance, et de 3,3 dans l’information et la communication. Ce sont les deux valeurs les plus basses de toute l’économie française, sept fois inférieures à la moyenne nationale.
Le secteur où l’on se blesse le moins en France est aussi celui où les maladies professionnelles progressent le plus vite.
5. Pourquoi cette bascule était prévisible
Trois mécanismes se conjuguent, et aucun n’est mystérieux.
Le risque a changé de forme, pas d’intensité. Le travail sur écran produit ses propres pathologies : cervicalgies, tendinopathies du poignet et de l’épaule, lombalgies liées à la station assise prolongée. Elles mettent des années à se constituer et ne produisent aucun événement déclarant. Il n’y a pas d’accident à consigner dans le registre.
L’organisation du travail s’est intensifiée. Charge mentale, hyperconnexion, télétravail sans poste adapté, réunions en continu : autant de facteurs de RPS et, indirectement, de TMS, puisqu’un salarié sous tension bouge moins, se lève moins, et compense moins bien une posture contrainte.
La reconnaissance a progressé. Une part de la hausse tient à une meilleure connaissance des tableaux de maladies professionnelles et à un recours plus fréquent aux comités régionaux de reconnaissance. Il faut le dire, parce que c’est vrai, et parce que cela nuance la lecture d’une pure dégradation sanitaire. Cela ne change rien à la conclusion pratique : pour l’entreprise, une maladie reconnue est un coût réel, que la hausse vienne d’une dégradation ou d’une reconnaissance meilleure.
Et il y a un quatrième facteur, plus dérangeant : dans ces secteurs, l’absence d’accident a été prise pour l’absence de risque. On ne se blesse pas devant un écran, donc on n’a rien mis en place. Pas de culture de prévention, pas d’outil de détection, pas d’indicateur. Le risque n’est pas surveillé, donc il ne se manifeste qu’au moment où il coûte le plus cher : la déclaration, l’arrêt long, parfois l’incapacité permanente.
6. Ce que cela coûte, concrètement
Une maladie professionnelle n’est pas une ligne de statistique, c’est une ligne de compte.
Le coût imputé au compte employeur suit le barème des coûts moyens publié chaque année par la Caisse nationale de l’Assurance Maladie, qui sert à calculer le taux de cotisation AT/MP. Pour une entreprise du secteur des services, un sinistre avec arrêt de 46 à 90 jours est imputé autour de 3 500 à 4 100 euros ; un arrêt de plus de 150 jours, entre 32 000 et 38 000 euros ; un sinistre avec incapacité permanente de 10 à 19 %, entre 56 000 et 67 000 euros. Et ce coût pèse sur le taux de cotisation pendant au moins trois ans.
Les TMS entraînent typiquement des arrêts de deux mois à deux ans. Ils tombent donc, très majoritairement, dans les catégories les plus lourdes du barème. À quoi s’ajoutent les coûts que le barème ne comptabilise pas : remplacement, intérim, désorganisation de l’équipe, perte de productivité.
Combien cela représente-t-il dans votre entreprise ? Nous avons construit un simulateur qui applique à votre effectif et à votre secteur les taux réels de sinistralité de l’Assurance Maladie et le barème officiel des coûts moyens. Il descend jusqu’à votre code APE, et affiche séparément la part réglementaire et la part d’hypothèse.
7. Ce qu’il faut en tirer pour sa politique de prévention
Un accident se voit ; une usure se dépiste. C’est toute la différence de méthode. La prévention de l’accident repose sur l’analyse d’un événement survenu : on remonte à sa cause, on corrige. La prévention de l’usure ne dispose d’aucun événement à analyser ; elle ne peut fonctionner que si l’on va chercher le signal chez le salarié avant qu’il ne se transforme en pathologie.
L’absence d’accident ne renseigne pas sur la santé au travail. Une entreprise de services qui affiche zéro accident depuis trois ans n’a aucune information sur l’état musculo-squelettique et psychique de ses équipes. Son tableau de bord est vide, pas rassurant.
Le document unique ne suffit pas. L’évaluation des risques professionnels est une obligation légale et un point de départ ; c’est une analyse de situations de travail, pas une mesure de l’état des personnes. Deux salariés au même poste n’ont ni la même exposition réelle, ni la même récupération, ni le même niveau de tension.
Le dépistage individuel change la temporalité. C’est la logique qui a fondé le dépistage cardio-neuro-vasculaire en population générale : on ne traite pas l’infarctus, on identifie le facteur de risque des années avant. Appliquée à la santé au travail, elle consiste à repérer les indicateurs de vigilance TMS et RPS au niveau du collaborateur, puis à orienter vers l’ergonome, le psychologue ou le médecin du travail avant la déclaration. C’est ce que fait ScanUp, avec une analyse exclusivement humaine et un essai gratuit de 14 jours.
Méthodologie et limites
Les données proviennent du jeu de données « Risques professionnels : sinistralité par secteur d’activité (NAF 1 et NAF 5) », publié par l’Assurance Maladie sur data.ameli.fr, extraites en août 2026 via l’API publique du portail. Elles couvrent 60 480 enregistrements, de 2005 à 2024.
- Le périmètre est celui du régime général : environ 20,8 millions de salariés. Sont exclus le régime agricole, les fonctionnaires titulaires et les travailleurs indépendants non affiliés à l’assurance volontaire. Les chiffres ne décrivent donc pas « la France entière ».
- Les données comptabilisent des sinistres reconnus, pas une prévalence sanitaire. Une hausse peut refléter une meilleure reconnaissance autant qu’une dégradation réelle, particulièrement pour les affections psychiques.
- L’indice de fréquence n’est pas renseigné pour toutes les années, notamment 2020, et n’existe pas pour les maladies professionnelles ; les fréquences de MP présentées ici sont calculées à partir du nombre de sinistres rapporté à l’effectif salarié du même périmètre.
Sources
- Assurance Maladie, Data risques professionnels, data.ameli.fr
- Assurance Maladie, Rapport annuel 2024, Risques professionnels, novembre 2025
- Caisse nationale de l’Assurance Maladie, barème des coûts moyens 2026 par comité technique national
- INRS, Troubles musculo-squelettiques, statistiques


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